Guerre en Ukraine : ces “dents de dragon” que les mercenaires de Wagner veulent semer pour contrer les blindés ukrainiens
Guerre en Ukraine : ces "dents de dragon" que les mercenaires de Wagner veulent semer pour contrer les blindés ukrainiens 1

Un blindé ukrainien près de la ligne de front à Bakhmout, dans la région de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, le 19 octobre 2022. (WOLFGANG SCHWAN / ANADOLU AGENCY / AFP)

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Des tronçons de cette ligne de défense, composée de blocs de béton pyramidaux et de tranchées, ont été observés dans la région de Louhansk, dans l’est du pays.

On la surnomme la “ligne Wagner”, mais son avenir s’écrit encore en pointillé. Le groupe paramilitaire russe a annoncé mi-octobre le début de travaux pour mettre en place un ruban défensif, prétendument infranchissable pour les blindés ukrainiens. Le principe est simple : il consiste à installer deux doubles rangées de blocs de béton pyramidaux – des “dents de dragon” – complétées par une tranchée profonde. Ce dispositif a notamment été dévoilé par RIA FAN, qui se présente comme une agence de presse fédérale russe.

La chaîne de télévision Zvezda, proche du ministère de la Défense russe, a également relayé l’information*, en affirmant que la ligne était capable de contenir l’assaut de l’ennemi, même s’il était “dix fois supérieur en nombre”. L’agence officielle RIA Novosti, de son côté, affirme* que les excavatrices peuvent déplacer jusqu’à 1 000 mètres cubes de terre par jour, et que le terrain est truffé de mines. 

Une ligne de défense bien loin du front

Plusieurs tronçons ont déjà pu être observés depuis le ciel, par exemple à proximité de la petite ville d’Hirske, dans la région de Louhansk (est de l’Ukraine), selon cette image satellite du 6 octobre publiée sur Twitter par Benjamin Pittet, analyste de données chez Planet Labs. Des fortifications ont également été constatées dans le district d’Artemivsk*, dans la région de Donetsk. Bien en retrait, donc, de l’actuelle ligne de front. La “ligne Wagner” doit faire office de dernier recours.

L'analyste Benjamin Pittet a identifié un tronçon de la "ligne Wagner" dans la région de Louhansk, grâce à l'imagerie satellite. (BENJAMIN PITTET / PLANET LABS / TWITTER)

Le projet prévoit environ 200 kilomètres de fortifications dans l’est de l’Ukraine, jusqu’à la frontière russe. Mais sa réalisation est encore embryonnaire. Seuls deux petits kilomètres auraient été construits à ce jour, selon le gouverneur ukrainien de la région de Louhansk, Serguiy Gaïdaï*. CNN (en anglais) a livré une estimation similaire (1,6 kilomètre), vendredi 21 octobre, après avoir examiné les données de l’Agence spatiale européenne. La chaîne américaine a passé en revue d’autres images satellite et n’a trouvé aucune autre trace de construction. ABC (en anglais), une autre chaîne américaine, a pour sa part estimé la ligne déjà construite à ce jour à un peu plus de 12 kilomètres, après avoir localisé un autre tronçon aux environs de Popasna, toujours dans la région de Louhansk.

Un tracé et une efficacité qui interrogent

La carte du projet, diffusée par RIA FAN*, recèle quelques surprises. La ligne protègerait la ville de Lyssytchansk, mais pas sa voisine Severodonetsk. Plus largement, le tracé coupe la région de Louhansk en deux, privant le nord d’un semblant de protection. Le groupe Wagner “construit des fortifications en fonction de la situation opérationnelle et de ses propres plans”, a répondu son fondateur, Evgueniï Prigojine*. “Elles longent la rivière Seversky Donets, car il s’agit d’une défense en profondeur.” Ce qui revient à défendre la ligne de front entre forces ukrainiennes et prorusses, qui existait avant le début de la guerre, le 24 février.

L'agence RIA FAN, proche du groupe Wagner, a publié une carte de la ligne défensive installée par les miliciens dans la région occupée de Louhansk. (RIA FAN)

Est-ce un aveu d’échec ? “Deux interprétations sont possibles”, répond Olivier Kempf, directeur du cabinet de synthèse stratégique La Vigie. La première hypothèse : “Les Russes s’attendent à céder et préparent déjà une prochaine ligne d’arrêt, ce qui serait alors un aveu de faiblesse”, analyse le chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). La seconde : “Les Russes ont appris de leurs erreurs après la perte d’Izioum et de Lyman et ils sont capables de mobiliser des ressources pour cette ligne, par prudence. Paradoxalement, ce serait alors un signe de force.”

Ces systèmes défensifs ont déjà été utilisés durant les grands conflits du XXe siècle. Plusieurs observateurs ont comparé ces images avec les clichés d’époque, afin de pointer les nombreux défauts de cette “ligne Wagner”. La hauteur des blocs est ainsi bien inférieure à celle des protections de la ligne Siegfried érigées par l’Allemagne, lors de la Seconde Guerre mondiale. Les obstacles, par ailleurs, ne sont pas camouflés et n’ont pas été disposés en damier. Contrairement à leurs aïeux (comme la ligne finlandaise Mannerheim), ils n’ont pas non plus été enfouis, ce qui les rend vulnérables face à l’artillerie ukrainienne. Leur disposition de l’autre côté de la rivière Seversky Donets, en revanche, joue en faveur du dispositif.

Des tronçons également prévus en Russie

Plus récemment, le fondateur de Wagner, Evgueniï Prigojine, a déclaré* que ses mercenaires participaient également à la construction de “structures de défense” dans la région de Belgorod, en territoire russe. Le gouverneur, Vyacheslav Gladkov, a confirmé* cette information, devant les premières “dents de dragon” installées en Russie. Dans une autre région frontalière, celle de Koursk, le gouverneur local, Roman Starovoyt, a lui aussi dévoilé l’installation de deux lignes défensives. Une troisième doit être achevée d’ici le 5 novembre.

Ces annonces envoient un message ambigu. “Lors des référendums d’annexion, il y a un mois, le Kremlin nous a expliqué que tous les territoires occupés faisaient partie de la Sainte Russie, souligne Olivier Kempf. Et voilà que des lignes de défense sont dressées sur la frontière originelle entre la Russie et l’Ukraine”. Aucune tranchée n’est toutefois visible sur les images disponibles à Belgorod, où ces “dents de dragon”, aux allures de Toblerone, jouent de toute manière un rôle limité.

Le projet de Wagner, ici, cadre mal avec les récits officiels russes. Evgueniï Prigojine, d’ailleurs, semble avoir connu quelques résistances locales, puisqu’il accuse des “bureaucrates ennemis” de s’être opposés à la construction dans les régions frontalières. La communauté nationaliste russe a accusé à plusieurs reprises le Kremlin de ne pas avoir défendu la frontière de l’oblast de Belgorod, expliquent les experts de l’Institute for the Study of War. Et Prigojine pourrait tenter d’amplifier leurs demandes.”

Evgueniï Prigojine assure en outre que le groupe Wagner n’a reçu aucun mandat de l’armée russe pour ériger cette barrière, qui est donc le fruit de sa propre initiative. “Wagner est un élément qui n’est pas intégré dans le système militaire traditionnel, souligne Olivier Kempf. Cette liberté d’action lui permet de mener des initiatives de son propre chef, sans directive de la part du grand commandement.” Expert en communication, le groupe a d’ailleurs publié plusieurs images du chantier, afin de vanter son action auprès des populations. Un coup politique donc, pour une organisation militaire qui parasite les discours officiels.

* Ces liens renvoient vers des contenus en russe.

 

Source: France Télévisions

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